Voyage vertical
Ou le monde de Sausset
Un millimètre vers le bas.
C'est toute l'épaisseur de la frontière entre la planète Terre et la planète Mer.
Un millimètre, et la surface devient ciel.
Ici, sous ce firmament, c'est la chaîne de l'Estaque qui continue sous la surface.
Elle descend dans la mer, s'y creuse, s'y déchire et disparaît peu à peu sous la vie.
Le voyage peut commencer.
Dès les premiers coups de palmes dans l'Anse du Petit Nid, on comprend qu'on s'invite dans un monde auquel on n'appartient pas.
Un monde que l'on ne comprend pas et qui ne nous connaît pas.
Il est.
Il est sans que l'humain n'ait eu à l'imaginer.
L'Anse du Petit Nid est le premier pays.
Sars, saupes, athérines, daurades.
Ici grandissent les enfants de la mer.
Tous s'affairent à vivre, grandir et transmettre.
Puis le paysage change.
Une vallée brune succède au premier pays.
Sous la mer aussi, l'été s'achève.
La posidonie abandonne ses vieilles feuilles. Elles tapissent le fond et s'amassent au creux des reliefs.
Sous ce manteau d'automne, la vie continue.
Chacun cherche sa nourriture, défend son abri, rencontre l'autre ou l'évite.
Plus loin, le paysage change encore.
Des milliers de feuilles vertes se dressent vers leur soleil.
Et la posidonie se fait Amazonie.
Puis la forêt s'arrête.
Devant, le sable.
Un Serengeti sous-marin.
Quelques nomades le parcourent, souvent invisibles.
Vives, rombous, rasons, sars, marbrés parfois.
Le désert n'est pas vide.
Et au-delà du sable apparaissent les jardins.
Le coralligène élève ses premiers contreforts.
Un jardin en restanques.
Et les marches deviennent villes.
Grottes minuscules, passages enfouis, crevasses sombres.
Tout un dédale creusé dans le massif.
Il faut entrer.
Quitter les plateaux lumineux et se glisser entre les murs de cette Babylone de Neptune.
Dans la pénombre, des gorgones jaunes poussent sur les parois.
Les éponges colonisent les murs.
Quelques anémones y allument leurs petits soleils.
Les apogons indolents, eux, semblent souffrir d'une légère nostalgie post-partum.
Les bouches sont vides.
Puis le massif s'anime.
Un vol de saupes.
Un fleuve de corps dorés ruisselle du relief.
Encore.
Et encore.
Hypnotique.
Aucun sentier.
Aucune frontière.
Seulement leurs routes à elles.
Présence sous-marine.
Quelques instants immobiles, emportés par le fleuve doré.
Puis se glisser à nouveau dans une faille.
Sentir les murs se rapprocher.
La planète Mer garde ici quelques pièces dans l'obscurité.
Il faut éclairer.
Regarder dans les trous.
Attendre parfois qu'un habitant accepte de se montrer.
Aujourd'hui, au fond d'une cavité, un jeune mérou regarde passer les visiteurs.
Pas encore le lion du territoire.
Mais quelques secondes dans son regard, et le voyage gagne une nouvelle histoire.
Une plongée ne suffit pas.
L'air, le temps et le corps rappellent pourtant leurs règles.
Il faut repartir.
Commentaires
Enregistrer un commentaire