Cerbère, plus vraiment ici, pas encore là-bas.
Quatre cents kilomètres séparent les calanques provençales de Cerbère.
Ce n'est pas encore l'Espagne, mais ce n'est plus la Provence.
Ici, les Pyrénées plongent directement dans la Méditerranée.
La montagne poursuit-elle son chemin sous la surface ?
Entre Cerbère et Portbou passe une frontière décidée par les hommes.
Une ligne tracée sur les cartes. Deux langues. Deux pays.
Le vivant, lui, suit d'autres lignes.
Tant qu'à venir jusqu'ici, autant pousser jusqu'au bout.
Le Club des Aloès est le plus méridional de France métropolitaine. Une raison parfaite pour choisir un club de plongée…
Le site de ce matin sera le Sec de Joël.
Un site plus au sud encore que la réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls.
Un relief sous-marin posé presque au bout de la France.
Il devrait prochainement être fermé à la plongée afin de préserver la richesse de sa biodiversité.
Une raison supplémentaire de savourer la chance d'y plonger aujourd'hui.
Depuis les locaux d'Aloès Plongée, un petit sentier descend vers une crique encaissée où attend le semi-rigide.
Nous ne sommes que huit plongeurs.
Très vite, je retrouve dans les échanges avec Stéphane et Xavier ce que j'avais déjà apprécié au téléphone avant de venir.
Tout est simple.
On parle du site, des conditions, des gorgones, de ce que la mer nous réserve peut-être aujourd'hui. Les réponses sont précises, les conseils aussi. Rien n'est surjoué.
À mesure que nous préparons la plongée, leur connaissance du lieu devient évidente. Pourtant, elle ne s'accompagne d'aucune démonstration.
Juste deux hommes qui aiment leur métier et ce coin de mer, et qui semblent heureux d'en faire profiter les autres.
Une impression s'installe naturellement.
Ici, personne ne semble avoir quoi que ce soit à prouver.
Et la mer, ce matin-là, paraît animée de la même force tranquille.
Dix minutes plus tard, les falaises sombres s'éloignent dans le sillage du bateau.
Au large, la Méditerranée retrouve son immensité.
Puis Xavier glisse une phrase, presque comme une évidence.
— Aujourd'hui, vous devriez rencontrer des gorgonocéphales.
Enfin, nous basculons.
Nous descendons exactement au-dessus du sec principal.
Le bleu s'assombrit, tire vers le vert et, bientôt, apparaissent les premières gorgones.
Elles sont partout.
Leurs polypes sont largement déployés.
Ici, la mer nourrit généreusement le vivant, au prix parfois d'une visibilité moins parfaite que celle des cartes postales méditerranéennes.
Mais nous ne sommes pas venus chercher une carte postale.
Le relief se dévoile peu à peu : des roches qui surgissent du fond, des failles, des passages, des canyons à survoler.
La montagne continue bien sous la mer.
Un énorme mérou glisse dans une faille.
Il nous a vus mais ne souhaite pas la rencontre. Il s'éclipse, comme un mirage royal.
Il est chez lui.
Les photos attendront.
Nous avançons lentement, fouillons les failles, contournons les roches, passons d'un relief à l'autre.
Le regard ne sait plus très bien où se poser.
Il y a le gros, bien sûr.
Mais il suffit de se rapprocher du rocher pour que l'échelle du monde change.
Quelques doris avancent avec cette lenteur obstinée qui leur appartient.
Puis vient la deuxième bosse du sec.
Et soudain, fièrement déployé au sommet d'un rocher...
Un gorgonocéphale.
Une étoile de mer devenue buisson. Des bras qui se divisent encore et encore jusqu'à former une dentelle vivante, fragile en apparence, presque végétale.
Nous nous approchons.
Puis nous en découvrons un autre.
Et encore un autre.
Accrochés aux gorgones ou déployés sur les reliefs, comme si cet animal que j'espérais simplement apercevoir avait décidé de devenir l'un des habitants ordinaires du lieu.
Xavier ne s'était pas trompé.
Mais sous l'eau, le temps passe différemment.
L'esprit est captivé.
Et l'ordinateur, lui, reste parfaitement insensible à l'émerveillement.
Les minutes s'accumulent, les paliers aussi.
Il est temps de quitter le sec.
Nous abandonnons peu à peu les gorgones, les failles et les gorgonocéphales pour retrouver la pleine eau.
La plongée a tenu toutes ses promesses.
Alors nous remontons.
Mais ce n'est pas fini !
Soudain, dans le bleu... Quelque chose bouge.
Un banc de bécunes arrive sur nous.
Elles sont des dizaines, peut-être une centaine.
Leurs longues silhouettes argentées avancent ensemble, elles nous frôlent puis poursuivent leur route avec cette manière qu'ont les grands bancs de former un seul animal.
Pendant quelques secondes, il n'y a plus de sec, plus de paliers, plus de France, plus d'Espagne.
Seulement elles.
Nous restons suspendus dans le bleu pendant qu'elles passent.
Un instant.
Une éternité.
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